Mathilde de Laure Junot D'Abrantes

Publié le 29 septembre 2026 à 18:00

Mathilde de Laure Junot d’Abrantès : une passion oubliée retrouve sa voix

Certains noms traversent l’Histoire alors que leurs œuvres, elles, finissent parfois par disparaître doucement des mémoires.

Laure Junot d’Abrantès en est un parfait exemple.

Duchesse, femme de lettres, mémorialiste, témoin privilégié de son époque et proche du monde napoléonien, son nom est encore aujourd’hui associé à ses célèbres Mémoires. Pourtant, derrière cette œuvre monumentale se cache une production littéraire beaucoup plus vaste, composée notamment de romans et de récits aujourd’hui nettement moins connus.

Parmi eux se trouve Mathilde.

Un texte relativement court, publié en 1838, que j’ai choisi de remettre en lumière à travers une nouvelle édition et sa mise en voix.

Et malgré ses presque deux siècles d’existence, ce petit roman possède quelque chose d’étonnamment intemporel : une passion si intense qu’elle finit par devenir aussi merveilleuse que dangereuse.

Qui était Laure Junot d’Abrantès ?

Née Laure Adélaïde Constance Permon le 6 novembre 1784 à Montpellier, Laure entre très jeune dans un monde profondément lié aux bouleversements politiques de son époque.

Elle épouse Jean-Andoche Junot, général et proche de Napoléon Bonaparte, et devient duchesse d’Abrantès. Sa vie personnelle se retrouve ainsi intimement mêlée à l’histoire du Consulat et de l’Empire. Après la mort de son mari en 1813, elle poursuit une existence marquée à la fois par la vie mondaine, la littérature et des difficultés financières de plus en plus importantes.

La Bibliothèque nationale de France la référence aujourd’hui comme Laure Junot, duchesse d’Abrantès, née en 1784 et morte à Paris le 7 juin 1838.

Elle reste surtout connue pour ses imposants Mémoires, publiés à Paris entre 1831 et 1835, dans lesquels elle raconte notamment ses souvenirs de la Révolution, du Directoire, du Consulat et de l’Empire.

Mais elle ne s’est pas limitée aux mémoires.

Au cours des années 1830, Laure d’Abrantès publie énormément : récits historiques, souvenirs, scènes de société et œuvres de fiction se succèdent.

Et parmi les textes parus à la toute fin de sa vie figure Mathilde.

Mathilde, un texte publié en 1838

L’édition aujourd’hui conservée de Mathilde paraît à Paris chez Dumont en 1838.

Le texte se trouve dans le deuxième tome de l’ensemble comprenant notamment L’Exilé et Une rose au désert, et occupe dans cette édition les pages 279 à 338.

1838 n’est pas une année anodine.

C’est également l’année de la mort de Laure d’Abrantès.

Mathilde appartient donc aux toutes dernières années de la carrière littéraire d’une femme qui, après avoir côtoyé les fastes de l’Empire et connu le succès comme mémorialiste, termine sa vie dans une situation beaucoup plus difficile.

Cela donne presque involontairement une autre résonance à ce récit entièrement construit autour de l’intensité des sentiments, de la peur de perdre ce que l’on aime et de la fragilité du bonheur.

Qui est Mathilde ?

Mathilde est comtesse de Cissey.

C’est une femme entière, vive et passionnée, incapable d’aimer à moitié.

Laure d’Abrantès la décrit elle-même comme une femme dont les émotions sont immédiatement visibles, qui ne sait ni dissimuler ce qu’elle ressent ni contenir longtemps ses réactions.

Et Mathilde aime.

Elle aime Alphonse, comte de Galbussa, un homme exilé de son pays.

Entre eux existe une relation extrêmement intense. Leur bonheur est presque présenté comme un état hors du monde : ces instants où l’on sait que l’on possède exactement ce que l’on désirait… et où cette prise de conscience fait naître simultanément une autre émotion.

La peur.

Car que devient un bonheur absolu lorsque l’on commence à imaginer qu’il pourrait disparaître ?

C’est autour de cette question que se construit une grande partie de la puissance de Mathilde.

Une histoire d’amour, mais pas seulement

À première vue, Mathilde pourrait sembler être simplement une histoire d’amour du XIXe siècle.

Ce serait pourtant un peu réducteur.

Une passion absolue

Mathilde ne connaît pas véritablement la demi-mesure.

Son amour pour Alphonse est total. Elle se donne à cette relation avec une intensité telle que son existence semble progressivement se confondre avec elle.

Laure d’Abrantès décrit d’ailleurs un amour dans lequel Mathilde cherche constamment à protéger Alphonse, à éloigner de lui les difficultés et à rendre son existence aussi heureuse que possible.

C’est magnifique.

Mais c’est aussi précisément là que commence le danger.

La peur de perdre

Le roman aborde quelque chose d’extrêmement humain : la peur que le bonheur ne puisse pas durer.

Lorsque l’on possède enfin ce que l’on désirait profondément, deux possibilités existent.

Profiter de ce bonheur…

Ou commencer à avoir peur de le perdre.

Mathilde appartient incontestablement à la seconde catégorie.

Et plus son amour devient important, plus la possibilité de sa disparition devient insupportable.

Le sacrifice

Peut-on aimer quelqu’un au point d’être prêt à tout sacrifier ?

Et surtout : à partir de quel moment le sacrifice cesse-t-il d’être une preuve d’amour pour devenir une destruction de soi ?

C’est l’une des questions qui rendent ce texte beaucoup plus sombre qu’une simple romance.

Le lecteur — et désormais l’auditeur — peut comprendre les émotions de Mathilde sans nécessairement approuver ses décisions.

Et c’est justement ce qui la rend intéressante.

L’exil et la séparation

Alphonse est également un homme privé de sa patrie.

Il porte donc avec lui une autre forme de perte : celle du pays, de l’appartenance et de la possibilité du retour.

Cette situation ajoute une fragilité supplémentaire à leur relation.

Leur amour existe dans un monde où l’avenir n’est jamais réellement assuré.

Un personnage particulièrement intéressant à interpréter

C’est probablement ce qui m’a donné envie de mettre Mathilde en audio.

Pour une narratrice, un personnage aussi passionné représente un terrain de jeu extraordinaire.

Mathilde ne se contente pas de parler.

Elle ressent.

Elle aime, elle doute, elle espère, elle souffre, elle s’emporte.

Tout est intense chez elle.

La difficulté, lors de la narration, consiste justement à transmettre cette intensité sans tomber dans l’excès. Une émotion écrite il y a presque deux siècles doit pouvoir parvenir jusqu’à l’auditeur moderne sans devenir artificielle.

Il faut trouver l’équilibre entre le style de l’époque et une interprétation suffisamment naturelle pour que l’on oublie progressivement que le texte date de 1838.

C’est ce travail-là que j’aime particulièrement dans la remise en voix des textes anciens.

De 1838 à 2024 : Mathilde devient un livre audio

Près de deux siècles après sa publication, Mathilde connaît donc une nouvelle existence sous forme de livre audio intégral.

La version audio est interprétée par Claudine Abdelkader et produite par Studio Calu Records.

Elle représente environ 1 heure et 5 minutes d’écoute. Google Play Books référence cette édition audio en octobre 2024, tandis qu’Audible la propose également dans son catalogue sous le titre Mathilde, en précisant qu’il s’agit de l’édition de 1838 et d’une production 2024 de Studio Calu Records.

Le format relativement court du récit en fait d’ailleurs une porte d’entrée particulièrement intéressante vers la littérature du XIXe siècle.

Une heure environ pour découvrir une autrice, une époque et une histoire que beaucoup de lecteurs n’auraient probablement jamais rencontrées autrement.

Pourquoi remettre Mathilde en lumière ?

C’est une question que l’on pourrait finalement poser pour tous les textes anciens que je choisis de mettre en voix.

Pourquoi revenir chercher un roman publié en 1838 alors que des milliers de nouveaux livres paraissent chaque année ?

Parce qu'un texte ne cesse pas nécessairement d'avoir quelque chose à raconter simplement parce que son auteur n'est plus là pour le défendre.

Parce que derrière les grands noms de la littérature se cachent des centaines d'autres écrivains et écrivaines dont certaines œuvres ont presque entièrement disparu de notre paysage culturel.

Et surtout parce qu'en lisant Mathilde, j'ai découvert une histoire courte, intense, parfois excessive — à l'image de son héroïne — mais profondément humaine.

Près de deux cents ans ont passé.

Nous ne vivons plus comme Mathilde.

Nous n'aimons peut-être plus exactement comme elle.

Mais la peur de perdre quelqu'un que l'on aime, le désir de retenir un bonheur que l'on sent fragile et cette étrange tendance humaine à imaginer la douleur future au moment même où nous sommes heureux…

Tout cela, en revanche, n'a pas tellement changé.

C'est aussi pour cela que j'ai choisi de lui prêter ma voix.

Et peut-être qu'au fond, faire revivre un texte oublié commence simplement par permettre à quelqu'un de l'entendre à nouveau.

 

Ajouter un commentaire

Commentaires

Il n'y a pas encore de commentaire.